| Colonne 22 |
L'année où l'été n'est jamais venu |
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Est-ce que je vous ai déjà parlé de l'année où l'été n'est jamais venu? C'était comme si on avait eu deux hivers bout à bout. Oh, il n'y avait pas de neige, mais il y avait de la glace partout. C'était il y a à peu près un siècle. Les jeunes orignaux du printemps étaient tout simplement gelés au sol, sans doute parce qu'ils étaient mouillés à la naissance. Les gens cherchaient partout dans les bois pour en trouver. Quand ils trouvaient un jeune original ainsi mort de froid, ils le dépeçaient pour le manger. C'est en 1974 que Rachel Dawson, une aînée tutchone, a raconté cette histoire à Julie Cruikshank, anthropologue. Madame Dawson lui avait alors raconté que le temps avait été tellement mauvais cette année-là que les lacs étaient gelés jusqu'au fond. Ses ancêtres ne pouvaient donc pas pêcher, et ils n'avaient d'autre choix que de creuser dans la glace pour y chercher du poisson gelé. Madame Cruikshank raconte cette histoire dans son livre intitulé Reading Voices, Oral and Written Interpretations of the Yukon's Past. Le récit de Madame Dawson nous montre à quel point la tradition orale peut nous renseigner sur le passé. L'histoire suivante au sujet de son grand-père nous trace un portrait de la dure réalité de cette année-là où l'été n'est jamais venu. J'imagine qu'il était fatigué et faible de n'avoir rien à manger. Beaucoup de personnes étaient affamées à ce moment-là au Yukon. Il était assis tranquillement lorsqu'il a entendu quelque chose courir dehors. Il pouvait l'entendre courir sur la glace, et il entendait la glace se rompre sous le poids de l'animal. Il a pris son arc et ses flèches. Il tua l'animal d'une seule flèche. Il est rentré à la maison et a dit à sa femme : « Il faut déplacer le camp, car je n'arriverai jamais à déplacer toute cette viande. » Ils ont donc déménager leur camp près de là. Rachel Dawson a grandi près de Fort Selkirk, sur le bord du fleuve Yukon. Madame Cruikshank dit que de nombreuses personnes de cette région lui ont parlé d'un été tout particulièrement rigoureux, quelque part vers le milieu du siècle dernier. Madame Cruikshank a essayé de déterminer avec précision en quelle année cet été est survenu. Elle suppose que l'événement a peut-être coïncidé avec l'éruption du volcan Tamboro, en Indonésie, en 1816. Les registres météorologiques des États-Unis, de l'Angleterre et de la Suisse montrent que 1816 a été l'année la plus froide, selon les registres. « L'éruption a eu des conséquences énormes sur l'atmosphère. En Europe, certains lacs n'ont pas dégelé durant l'été » d'ajouter Madame Cruikshank. Elle s'est également référée aux travaux de Ray Bradley, un climatologue qui a beaucoup écrit sur les changements climatiques. Dans ses études, il mentionne le mauvais temps de 1816 et il soutient que la période de 1920 à 1960 a été singulièrement libre de toute éruption volcanique. Autrement dit, nous nous sommes habitués à ce cycle météo relativement prévisible, ce qui est loin d'avoir été la norme au cours des quelques milliers d'années précédents. Madame Cruikshank a aussi consulté un dendrochronologiste qui avait étudié la croissance des arbres dans le nord du Yukon. Ses études le portent à croire qu'au XIXe siècle, le taux de croissance le plus faible enregistré correspond aux années 1845, 1849 et 1850, ce qui indique que ces années ont été très froides. Madame Cruikshank a ajouté que, même si ces données sur la croissance des arbres ne s'appliquent peut-être pas à tout le Yukon, les rapports des commerçants de la Compagnie de la Baie d'Hudson montrent également que le centre du Yukon a connu des hivers très rigoureux au milieu du dernier siècle. Le commerçant de fourrures Robert Campbell, qui a fondé les comptoirs de traite de Frances Lake et de Fort Selkirk, relate plusieurs hivers très froids dans ses rapports. Madame Cruikshank précise que lorsque les Autochtones racontent des récits au sujet de « l'année où l'été n'est jamais venu », ils disent habituellement que ça s'est passé il y a environ 100 ans. Étant donné que différentes versions de la même histoire ont été enregistrées sur plusieurs décennies, il est difficile de déterminer avec précision quand cet été si froid a eu lieu. Toutefois, Madame Cruikshank ajoute que ce cas montre à quel point la tradition orale et la tradition scientifique peuvent parfois décrire les mêmes phénomènes naturels. Par-dessus tout, ces récits nous donnent un aperçu de la vie, durant l'année où l'été n'est jamais venu. Pour ce qui est de Madame Dawson, décédée il y a une vingtaine d'années, ce récit lui montre que ses ancêtres ont su faire face à des intempéries que nous avons grand-peine à nous imaginer aujourd'hui. Julie Cruikshank est professeure d'anthropologie à l'Université de la Colombie-Britannique. On peut se procurer des renseignements sur la tradition orale au Yukon auprès de la Direction du patrimoine du gouvernement du Yukon. |
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