| Colonne 31 |
Des plaques de glace dévoilent des secrets bien gardés |
|
| |
||
|
Ces plaques sortent de l'ordinaire et le champ de neige en question est probablement un véritable laboratoire de recherche en plein air à la disposition de scientifiques de divers domaines. Il est fort probable que des archéologues, des glaciologues, des biologistes de la faune et des généticiens, pour n'en nommer que quelques-uns, seraient intéressés au contenu de cette étendue de neige. La bande noire contient des excréments de caribou, probablement des tonnes. Il y a tellement de matières fécales que les couches inférieures sont compressées et forment une épaisse couche d'excréments visible à grande distance. Fait encore plus important, certains de ces excréments anciens ont jusqu'à 8 000 ans. Dans ce secteur de champs de neige, on a trouvé des artefacts de chasseurs de caribou presque aussi vieux que la matière fécale, des restes de bison, de mouflon et d'autres animaux. Presque tous ces artefacts ont été très bien préservés dans la glace des crêtes froides en altitude. M. Farnell, un biologiste spécialisé dans l'étude des caribous au ministère des Richesses renouvelables du Yukon, coordonne les projets de recherche relatifs aux plaques de glace. Jusqu'à présent, on a relevé de 70 à 80 de ces sites dans le sud du Yukon, dont la plupart du côté de la chaîne côtière à l'abri du vent. Bien que cette mine d'information soit maintenant bien connue, voilà à peine quelques années, personne n'était au courant des secrets que cachaient les plaques de glace. « Le tout a commencé lorsque mon collègue Gerry Kuzyk marchait dans le secteur », a dit M. Farnell. En 1997, M. Kuzyk a découvert un champ de glace couvert d'une épaisse couche d'excréments de caribou dans la région du lac Kusawa. Les caribous se rassemblent sur les étendues de glace en été pour se débarrasser des insectes piqueurs, mais ils n'y passent habituellement que quelques heures à la fois et il n'y a pas suffisamment de caribous dans le sud du Yukon aujourd'hui pour produire les grandes quantités d'excréments trouvées par M. Kuzyk. Sachant que sa découverte était inhabituelle, M. Kuzyk a montré le site à d'autres experts et un des premiers à se rendre sur les lieux a trouvé un fût d'atlatl vieux de 3 510 ans. L'ancien propulseur lance-javelins est considéré comme une découverte archéologique de classe mondiale. L'endroit est maintenant connu sous le nom de Thandlat, qui signifie « montagne à la pointe aiguisée » en tutchone du Sud. Le lieu des trouvailles est situé dans le territoire ancestral de trois premières nations, et les artefacts que dévoile la glace alpine fondante ne sont pas inconnus des autochtones. Les trouvailles confirment les traditions orales sur les caribous qui ont joué un rôle déterminant dans la culture autochtone. Les premières nations coordonnent leurs propres projets de recherche et se servent des artefacts afin de cultiver l'intérêt des jeunes dans les domaines scientifiques. Les projets seront intégrées à ceux d'une variété de chercheurs. Au centre des molécules anciennes (Ancient Molecules Center) de l'Université d'Oxford en Angleterre, des chercheurs effectuent des expériences génétiques sur divers restes de caribou. M. Farnell cache difficilement son enthousiasme concernant les résultats de ces recherches qui pourraient servir aux siennes propres et l'aider à déterminer le génotype des hardes de caribous modernes du Yukon. Une fois que les chercheurs auront déterminé si ces anciens caribous appartenaient aux hardes des bois ou à celles de la toundra, ils pourront se pencher sur l'évolution de ces bêtes. Cette information pourrait aider dans la prise de décisions en matière de gestion des hardes actuelles, car certaines hardes de caribous des bois sont en péril. Lorsque les scientifiques auront une perspective plus large sur l'évolution de l'espèce, ils verront peut-être que les différentes hardes ont connu des hauts et des bas au fil des années, tantôt s'éteignant par ici, tantôt florissant par-là. « Il s'agit d'une espèce adaptable qui a cohabité avec nombre d'autres espèces aujourd'hui disparues. Elle a survécue sans problèmes aux extinctions massives de l'époque glaciaire. C'est donc une espèce des plus fascinantes à étudier du point de vue de l'évolution à long terme », a dit M. Farnell. L'unité de contrôle des contaminants du ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien analyse certaines dents de caribou trouvées. Les chercheurs tentent de déterminer si des contaminants, comme le mercure, ont toujours fait partie des écosystèmes du Nord. D'autres chercheurs analysent les excréments anciens afin de trouver des parasites et du pollen. Un kyste de giardiase découvert dans une crotte de 5 000 ans prouve que ce parasite est présent depuis très longtemps en Amérique du Nord et qu'il n'a pas été introduit par les Européens à leur arrivée sur le continent. Les grains de pollen trouvés dans les excréments peuvent contenir de l'information sur l'évolution des écosystèmes de plantes alpines au cours de milliers d'années ainsi que des indices précieux sur le régime alimentaire des caribous. Eric Blake, un glaciologue du Yukon, est du nombre des chercheurs qui se servent des plaques de glace pour étudier les changements climatiques. Les couches d'excréments sont clairement délimitées. Plus les excréments sont profonds, plus ils sont anciens. Il est possible de déterminer l'âge des excréments à l'aide du procédé de datation par le carbone 14 qui montre également l'âge de la couche de neige dans laquelle se trouvent les excréments. M. Blake mentionne que la bande noire est des plus intéressantes, car elle pourrait indiquer une période de réchauffement climatique durant laquelle nombre de couches de neige ont fondues et ont exposé les excréments. « Nous estimons que la couche actuelle pourrait receler jusqu'à 5 000 ans de matières fécales accumulées », a dit M. Blake. Selon M. Farnell, on commence à peine à mesurer les occasions de recherche possibles sur le site des découvertes. Dans un grand congélateur-chambre au ministère des Richesses renouvelables, on compte de nombreuses boîtes contenant des excréments de caribous anciens et M. Farnell croit que l'intérêt envers ces matières fécales grandira auprès des scientifiques. « Nous sommes en train de créer un nouveau champ de recherche », a dit M. Farnell. « Il est étonnant de constater tout ce que peuvent nous apprendre des excréments de caribou. » Il est possible de communiquer avec Rick Farnell à l'adresse électronique suivante : rick.farnell@gov.yk.ca. Le mois prochain, on traitera de la signification archéologique des sites couverts de plaques de glace et du rôle des premières nations dans les recherches scientifiques. |
||
|
|
|